Certaines n’avaient jamais vu la mer

L’auteure américaine Julia Otsuka a signé un petit chef d’œuvre avec ce roman paru en 2011 aux Etats-Unis et un an plus tard en France. Voici pourquoi il fallait absolument que je vous en parle.

Certaines n’avaient jamais vu la mer (dont le titre original est The Buddha in the Attic) lève le voile sur un pan méconnu de l’histoire américaine : celui du destin de milliers de femmes japonaises débarquées aux Etats-Unis après la première guerre mondiale pour se marier à des américains dont elles n’avaient vu que la photo.

Le style minimaliste de ce petit roman est à la fois stupéfiant et audacieux. Dans ce récit choral, Julie Otsuka systématise l’utilisation du « nous » et les répétitions en début de paragraphe, brouillant ainsi les frontières entre les expériences particulières et le destin commun de toutes ces femmes. A d’autres moments, les récits se superposent et chaque début de phrase est un autre prénom pour un autre point de vue.

On avance dans le livre au rythme des différentes étapes de la vie de ces femmes. Série de récits courts et toujours polyphoniques, parfois d’un seul paragraphe, sur les vies fragiles de ces épouses et mères japonaises : l’arrivée à San Francisco, la rencontre avec le mari, l’installation à la ferme ou dans la boutique, les enfants…Un chapitre est consacré à la deuxième guerre mondiale, durant laquelle des japonais furent forcés à retourner dans leur pays car considérés comme des ennemis.

« Come, Japanese!

On the boat we were mostly virgins. We had long black hair and flat wide feet and we were not very tall. Some of us had eaten nothing but rice gruel as young girls and had slightly bowed legs, and some of us were only fourteen years old and were still young girls ourselves. Some of us came from the city, and wore stylish city clothes, but many more of us came from the country and on the boat we wore the same old kimonos we’d been wearing for years-faded hand-me-downs from our sisters that had been patched and redyed many times. Some of us came from the mountains, and had never before seen the sea, except for in pictures, and some of us were the daughters of fishermen who had been around the sea all our lives. Perhaps we had lost a brother or father to the sea, or a fiancé, or perhaps someone we loved had jumped into the water one unhappy morning and simply swum away, and now it was time for us, too, to move on.

On the boat the first thing we did-before deciding who we liked and didn’t like, before telling each other which one of the islands we were from, and why we were leaving, before even bothering to learn each other’s names-was compare photographs of our husbands. They were handsome young men with dark eyes and full heads of hair and skin that was smooth and unblemished. Their chins were strong. Their posture, good. Their noses were straight and high. They looked like our brothers and fathers back home, only better dressed, in gray frock coats and fine Western three-piece suits. Some of them were standing on sidewalks in front of wooden A-frame houses with white picket fences and neatly mowed lawns, and some were leaning in driveways against Model T Fords. Some were sitting in studios on stiff high- backed chairs with their hands neatly folded and staring straight into the camera, as though they were ready to take on the world. All of them had promised to be there, waiting for us, in San Francisco, when we sailed into port.

On the boat, we often wondered: Would we like them? Would we love them? Would we recognize them from their pictures when we first saw them on the dock? »

Autre extrait :

« Nous avons accouché sous un chêne, l’été, par quarante-cinq degrés. Nous avons accouché près d’un poêle à bois dans la pièce unique de note cabane par la plus froide nuit de l’année. Nous avons accouché sur les îles venteuses du Delta, six mois après notre arrivée, nos bébés étêtent minuscules, translucides, et ils sont morts au bout de trois jours. Nous avons accouché neuf mois après débarqué de bébés parfaits, à la tête couverte de cheveux noirs. Nous avons accouché dans des campements poussiéreux, parmi les vignes, à Elk Grove et Florin. Nous avons accouché dan des fermes reculées d’Impérial Valley, avec la seule aide de nos maris, qui avait tout appris dans « Le compagnon de la ménagère. Mettez une casserole d’eau à bouillir… »Nous avons accouché à Rialto, à la lumière d’un lampe à pétrole, sur une vieille couverture de soie que nous avions apporté du Japon dans malle. Nous avons accouché comme Makiyo dans une étable aux abords de Maxwell, allongée sur une épaisse paillasse. »

Certaines n’avaient jamais vu la mer est une superbe lecture que je vous conseille vivement !

Pour info, il s’agit du deuxième roman de Julie Otsuka. Si vous avez lu son premier, dites-moi ce que vous en avez pensé.

julie otsuka

 

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