Une Colère noire, lettre à mon fils

« Je t’aime et j’aime le monde, et je l’aime davantage à chaque centimètre que je découvre. Mais tu es un garçon noir, et tu dois rester responsable de ton corps d’une manière inconnue des autres garçons. En fait, tu dois rester responsable des pires actes commis par d’autres corps noirs qui, d’une façon ou d’une autre, te seront toujours attribués. »

Comment vivre aujourd’hui avec un « corps noir » au pays du rêve américain ?

À l’origine de ce livre, il y a le meurtre d’un ami noir, Prince Jones, tué à 25 ans par un policier, sans raison. Prince Jones venait d’un milieu aisé. Sa mère, médecin, avait justement réalisé le rêve américain.

Il y a aussi tous ces noirs assassinés sans motif valable par des policiers à ce jour impunis et à nouveau en fonction. L’auteur mentionne notamment l’affaire Michael Brown et de la façon dont son fils fut bouleversé en apprenant que le coupable ne serait pas puni.

Ta-Nehisi Coates tient à nous ouvrir les yeux sur le fait qu’il y a aujourd’hui un défaut de liberté et de justice pour les afro-américains. L’héritage de l’esclavage et des crimes commis contre les noirs est toujours là. La lutte pour les droits civiques et l’élection de Barack Obama ne peuvent pas effacer ça d’un seul coup. L’Amérique s’est habituée à voir les afro-américains comme des criminels et le simple fait d’être noir entraîne la suspicion de la police (même des policiers noirs) car cette suspicion a été intériorisée par la société américaine en général.

L’auteur parle des « gens qui se croient blancs » et développe la notion de « corps noirs ». Il rappelle que le racisme n’est pas le résultat de races pures qui s’opposeraient naturellement mais qu’il s’agit bien d’une construction qui remonte très loin en arrière.

Alors que son livre est une longue lettre adressée à son fils de 15 ans, le titre original choisi par Ta-Nehisi Coates était Between The World and Me, titre qu’il aimait beaucoup. Le titre français, plus restrictif, a été sélectionné pour donner plus de visibilité au livre.

Le livre était au départ un simple essai. Il est devenu une lettre car l’auteur avait  besoin de l’adresser à quelqu’un et pensait ainsi susciter davantage d’attention et d’empathie. Le discours de Ta-Nehisi Coates n’est pas édulcoré et n’est pas  un message d’espoir. Il explique qu’il n’a pas été élevé comme ça. À noter qu’il est athée.

Dans cette lettre, l’auteur revient sur son enfance passée dans le centre ville de Baltimore et sur l’insécurité intériorisée dans laquelle il a grandi :

« Être noir, dans le Baltimore de ma jeunesse, c’était comme être nu face aux éléments – face aux armes à feu, face aux coups de poing, aux couteaux, au crack, au viol et la maladie. Cette nudité n’a rien d’une erreur, rien de pathologique. Elle n’est que le résultat logique et volontaire d’une politique, la conséquence prévisible de ces siècles passés à avoir peur. »

L’auteur est pourtant issu de la classe moyenne. Son père était bibliothécaire à l’université, il occupa des responsabilités au sein des Black Panthers et il y avait beaucoup de livres à la maison.

Ta-Nehisi Coates parle très bien à son fils de la peur et de la fragilité ressentie par le seul fait d’être noir : « ton corps est plus fragile qu’aucun autre dans ce pays. »

Il revient également sur son cheminement et sur ses errements intellectuels et sur ses années d’étudiant à l’université Howard. Également appelée La Mecque, cette université fondée en 1867 à Washington fut l’une des premières universités noires du pays. Il y fut notamment fasciné par la grande diversité du « peuple noir ».

À noter pour les bordelais : Ta-Nehisi Coates sera l’invité de la librairie Mollat dans le cadre d’un cycle de conférences sur les États-Unis organisé à l’occasion de l’ouverture des primaires américaines (entre le 5 février et le 8 novembre).

C’est un livre à lire car il a suscité un grand débat outre-atlantique. Le propos est riche et bien étayé. Il se lit vite car la pensée de Coates est très claire. On se décentre facilement.

Un bon conseil de lecture pour des ados également.

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